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Polémique sur les sujets d'agrégation externe II: le retour

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J'ai reçu aujourd'hui un message de Danielle Perrot-Corpet, coordinatrice de l'agrégation externe de Lettres modernes pour les enseignements de littérature à Paris IV. Je vous laisse prendre connaissance de son message qui apporte une réponse définitive aux questions qui ont pu se poser depuis quelques semaines.

Merci, Mme Perrot-Corpet, pour ces éclaircissements.

 

Bonjour à tous,

maître de conférences en littérature comparée et coordinatrice de l'agrégation externe de lettres modernes pour les enseignements de littérature à Paris IV, cela fait 5 semaines que j'attends que la journaliste de Mediapart qui m'a contactée le 27 mars, et à qui j'ai répondu le jour même, me tienne au courant (comme elle me l'avait promis) de la suite à donner à cette petite affaire de sujet de concours. Je l'ai relancée il y a une semaine (message ci-dessous), et toujours sans réponse de sa part, je vous transmets in extenso la réponse que j'avais donnée à sa demande de renseignements le 27 mars, en regrettant que l'intervention de cette journaliste pressée (à qui je ne voulais pas "couper l'herbe sous le pied" en diffusant moi-même les informations que je lui avais données pour un éventuel papier) ait retardé si longtemps et inutilement le moment d'apporter une réponse collégiale de l'équipe enseignante de la Sorbonne aux émotions exprimées sur ce forum.


Envoyé: Vendredi 28 Mars 2014 15:32:57
Objet: Re: Article Mediapart sur l'agrégation externe de Lettres modernes

Bonjour Madame,

j’ai fait mon enquête auprès de mes collègues de Paris IV, en littérature française et en grammaire, et j’ai maintenant toutes leurs réponses, qui confirment sans doute possible mon intuition initiale (celle d’un faux procès). Je dois sortir et manque de temps pour vous téléphoner, donc je vous réponds par écrit pour ne pas vous faire attendre jusqu’à lundi.


Sur le sujet de dissertation française:

- le principe des sujets d'agrégation, pour n'éliminer, ne favoriser ou ne défavoriser aucun candidat et pouvoir faire la sélection des meilleurs, consiste à donner des sujets larges, et au coeur du programme. Bref, il est rare qu’un sujet de concours contienne des « surprises », même si cela peut arriver.
- Voici ce que m’écrit la collègue qui a donné en cours le sujet proche de celui du concours (elle m’a dit que vous l’aviez contactée, je lui ai proposé de vous répondre de sa part, en ma qualité de coordinatrice des enseignements de lettres pour l’agrégation externe):

 "ce que je peux dire, c'est que c'est un sujet ultra classique et central : il porte sur le lyrisme d'Eluard. L'article d'où il est tiré, de P. Emmanuel, est l'un des premiers articles critiques importants (de 48). Il l'est tellement qu'il figure parmi les  textes critiques d'accompagnement dans l'un des manuels sortis cette année pour le programme, celui de C. Bayle Paul Eluard, le coeur absolu, publié aux PURH. Si cette journaliste fait bien son travail, il faudrait qu'elle se documente sur les sujets donnés dans tous les centres en France, car il ne serait pas étonnant qu'il ait été travaillé ailleurs.
Que cette suspicion est pénible. Mais j'en garde leçon : la prochaine fois, je choisis un sujet improbable et tordu. »
[N.B. le 6 mai, pour les étudiants de la Sorbonne cette fois,  qui pourraient s'inquiéter: concernant la dernière phrase, attention, humour!]

- J’ajoute que le découpage différent de la citation dans le sujet du concours déplaçait la problématique, ce qui risquait d'influencer de manière négative les étudiants qui ont traité le sujet donné en cours. Comme les agrégatifs doivent le savoir, dans un sujet de dissertation le moindre mot compte.
- Ensuite, pour avoir été moi-même membre du jury (de littérature comparée) pendant plusieurs années, je peux affirmer que, certes, cette coïncidence fâcheuse pourrait perturber quelque peu la correction, mais que ce ne sera sûrement pas au bénéfice unilatéral des étudiants de Paris IV: d’une part à cause du problème que je viens de mentionner (« plaquer » un plan sur un sujet même légèrement différent, cela implique une « myopie » dans l’analyse qui est toujours sanctionnée), d’autre part parce que, dès la 3e copie recrachant le même plan, le correcteur sera lassé et redoublera de sévérité, si bien que ces candidats, même s’ils sont bons, risquent d’être mal jugés a priori, puisqu’on attribuera au corrigé du professeur le moindre mérite qu’on pourra trouver à leur copie! Moralité, je souhaite surtout à ceux qui auront choisi de recracher le plan du corrigé (et je pense que les meilleurs auront su éviter ce piège, au prix d’un effort supplémentaire parce que ce n’est pas facile de construire un plan quand on est « parasité » par un corrigé) d’être évalués par un maximum de binômes différents (comme vous le savez, les copies d’agrégation bénéficient d’une double correction. De mon temps, il y avait une douzaine de membres du jury dans la commission de littérature comparée, je suppose (à vérifier) que c’est à peu près la même chose en littérature française: soit 5 ou 6 binômes de correcteurs).
- Dernier point: sur Elettra, on lit des chiffres un peu rocambolesques: certes, cette année il y avait environ 200 inscrits en agrégation au début de l’année, en comptant les Lettres Classiques. Donc environ 150 Lettres Modernes. Mais je dirais qu’ils sont au maximum une centaine à passer les épreuves écrites. D’autre part, et surtout, ils ne viennent pas à tous les cours tout le temps, et ne rendent pas tous les devoirs (sinon ils deviendraient fous. C’est valable pour tous les agrégatifs de France!). Lors des concours blancs de littérature française, les étudiants ont le choix entre 3 auteurs du programme, donc ils sont rarement plus d’une quarantaine à choisir un même sujet. Et ensuite ils ne suivent pas tous la correction. Bref, je serais très surprise que cette affaire de « recrachage de corrigé » (opération essentiellement dangereuse pour le candidat qui s’y livre, comme je viens de vous l’expliquer) concerne, au bout du compte, plus d’une cinquantaine d’étudiants à tout casser (et parmi eux, ceux qui n’ont pas le niveau requis en expression française et en clarté d’analyse seront de toute façon mis hors-jeu! Les candidats ont tendance à oublier que la dissertation française est au moins autant un exercice d’expression française qu’une épreuve de composition, et ils oublient encore plus à quel point ce critère-là est décisif et discriminant: pour avoir corrigé des centaines de copies d’agrégation dans ma vie, je sais ce que je dis!).

Sur le sujet de grammaire:

Voici ce que m’écrit ma collègue en charge du TD de grammaire du XVIIe siècle à la Sorbonne, à Ulm et à Rennes II: (sa réponse est un peu technique mais justement, les agrégatifs la comprendront très bien):

"- j'ai traité une des questions de syntaxe (sujet ultra classique: le morphème 'que') mais sur un autre extrait, complètement différent.
J'ai donné ce sujet ("que") en concours blanc à Ulm sur un autre texte (mais pas à Paris  4). L'autre question de syntaxe (les "remarques nécessaires") ne recoupait pas les notions vues en cours.
- je n'ai pas traité ni même évoqué l'extrait en question.
- La question de stylistique n'a pas été traité en tant que telle (j'ai fait une sous-sous partie sur le "registre mélancolique" mais sur un tout autre texte. Rien qui concerne "les registres" en général)
- Aucun mot de lexicologie n'a été traité en cours.
Je leur avais distribué une brochure imprimée en septembre avec les extraits traités et les sujets, donc je pourrais vous l'envoyer si vous aviez besoin de preuves.
J'espère que ces précisions vous seront utiles. Je suis vraiment navrée pour vous que vous ayez à perdre du temps pour une accusation si peu fondée. »

- J’ajoute à cette réponse les éléments suivants: il paraît qu’en revanche le texte tombé au concours a été étudié au cours privé Sévigné. (C’est à vérifier, je n’ai entendu qu’une rumeur à ce sujet). Si c’est le cas, c’est fâcheux (même si cela ne concerne en rien la Sorbonne), mais c’est un pur hasard, favorisé, d’après mon collègue Laurent Susini, coordinateur de l’agrégation à la Sorbonne pour la langue française, par la relative pauvreté (pas en valeur absolue bien sûr, mais en termes de passages intéressants pour un sujet de concours en grammaire) de l’œuvre au programme. J’ajouterai encore ceci: certes, Laurent Susini, maître de conférences à la Sorbonne, se trouve être membre du jury de grammaire. Mais en l’occurrence, cela lui a permis de NE PAS choisir comme sujet de concours un texte que sa collègue de Paris IV avait prévu de traiter en cours: il avait en effet eu soin de s’enquérir du programme de TD de sa collègue avant la date de réunion du jury pour le choix des sujets. Encore une petite anecdote: il m’a dit que, la première année où il était en charge du TD d’agrégation  (il n’était pas au jury à l’époque!), il avait « trouvé » en cours le sujet qui était tombé au concours en stylistique: « le comique »… sur un texte de Molière! (Je veux dire qu’en grammaire aussi, les sujet tendent à l’extrême banalité, de manière à ne pas « surprendre »  inutilement les candidats: c’est un concours de recrutement d’enseignants du second degré, qui doivent prouver la solidité de leurs compétences pédagogiques lors d’épreuves qui se veulent aussi « canoniques » que possible, il ne s’agit pas de «faire des étincelles », d’être original à tout prix etc., contrairement à ce qu’on demande dans d’autres types de concours).


Une petite conclusion à titre personnel:

- Je comprends l’émotion des candidats, et les ressorts psychologiques qui font qu’on se jette à bras raccourcis sur les Parisiens et sur la Sorbonne qui, certes, voit passer dans ses rangs le plus grand nombre de reçus, ce qui est bien normal puisqu’elle a, de très loin, les plus gros effectifs de candidats! Il faudrait comparer de près les chiffres de réussite entre les universités de France: je ne suis pas sûre que la Sorbonne ait les meilleurs résultats (je ne parle pas des ENS, qui préparent des candidats déjà triés sur le volet par un concours d’entrée très sélectif), en particulier à l’oral, où je SAIS que son score est inférieur à la moyenne des admissibles. En effet, les candidats de la Sorbonne sont noyés dans la masse et manquent de préparation individuelle à l’oral, en comparaison de candidats préparés dans de plus petites structures, dans lesquelles ils sont souvent « chouchoutés » par les enseignants. C’est ainsi.
- Une solution à envisager à l’avenir pourrait être d’organiser une concertation nationale des jurys d’agrégation avec l’ensemble des collègues amenés à préparer aux différentes épreuves: les préparateurs enverraient aux jurys les textes et sujets prévus en cours, AVANT que les commissions ne se réunissent pour choisir les sujets de concours. MAIS: cela ne serait possible que si cette date de réunion pour le choix des sujets était retardée au moins jusqu’à la fin de l’année civile (en effet, de nombreux cours d’agrégation ne commencent qu’au 2e semestre, et l’on ne peut pas demander à tous les collègues concernés d’avoir prévu leur programme détaillé plusieurs mois à l’avance). A l’heure actuelle, les commissions se réunissent dès la rentrée de septembre (info à vérifier tout de même: j’ai quitté le jury depuis quelques années). Cela n’a pas toujours été le cas: c’est une réforme qui date, je crois, d’il y a 7 ou 8 ans, et qui est très gênante pour les membres des jurys, obligés de choisir des sujets de concours dans la précipitation: encore un élément qui peut expliquer que le sujet de dissertation du concours  ait été tiré du texte de critique le plus canonique, le premier à « tomber sous la main » de qui voudrait étudier Eluard). J’étais au jury quand cette réforme a été appliquée. Nous étions tous consternés.  Motif invoqué par le Ministère? Restriction budgétaire: le prestataire de reprographie du Ministère avait changé (je crois) et cela coûtait moins cher de faire imprimer les sujets avant telle date, ce qui impliquait de les avoir choisis deux mois plus tôt qu’au préalable (détail de cette info à vérifier évidemment, mais je suis sûre du fond). No comment, mais peut-être du grain à moudre pour Mediapart, cette fois-ci!

Merci de me tenir au courant de la suite que vous donnerez ou pas à ces informations. J’aimerais bien que cette réponse soit transmise au collectif d’étudiants qui vous a sollicitée.

Bien cordialement,
Danielle Perrot-Corpet

P.S. (le 6 mai): encore une petite précision à titre de cerise sur le gâteau: comme du reste beaucoup de membres du jury, le dernier président de l'agrégation externe de LM (je ne connais pas celui qui vient d'arriver) était prof (de littérature comparée) en province: à Dijon...

Commentaires

Posté par Guillaume al cort nes le
En effet, il fallait une réponse.
En ce qui concerne le caractère central de la citation d'Emmanuel pour la compréhension de l'oeuvre, il ne fait pas de doute. Je crois qu'on ne peut que regretter ce doublet de coïncidences dont, malheureusement pour les enseignants concernés, on ne pourra pas démontrer qu'elles ne sont dues qu'au hasard. Regrettera-t-on également que les représentants du jury de l'agrégation ne se manifestent pas et que ce soit à l'équipe de Paris IV de faire face(pour elle-même, pour la Sévigné's crew, et pour les membres du jury) aux accusations lancées à tout va par des candidats dont on comprend le désarroi?
Au terme de cette aventure qui ranime certaines rancoeurs profondément ancrées entre Paris et ses Provinces, il me semble que la seule véritable inégalité (à l'heure où la circulation massive des informations sur la toile a considérablement réduit la domination culturelle de l'araignée Paris sur les autres grandes villes françaises)n'a pas été mentionnée une seule fois dans le débat.
Elle tient à mon sens à la localisation parisienne des oraux: géographiquement absurde, elle est économiquement catastrophique pour les impétrants de Province dont le séjour parisien pour les épreuves d'admission coûte au bas mot de 1000 à 1500 euros (trajet parfois non compris) par tête (vu les taux d'admission, autant partir à Las Vegas et s'amuser un peu!). Tout cela, aux frais de la princesse. Si la malédiction des fâcheuses coïncidences de 2014 pouvait attirer l'attention du jury sur ce détail, ne se transformerait-elle pas en bénédiction? Que oui, que oui!
Posté par Claire le
Je crois que si l'on vérifait ce qui se fait dans chaque formation, on trouverait beaucoup de sujets proches, de questions traitées, qui sortent au concours. C'est plus visible lorsqu'il s'agit de Paris (je suis en province), mais je crois vraiment qu'il y a des coups de chance partout en France, à un moment ou à un autre.
Quand j'ai eu le CAPES, il y a un bon moment maintenant, je peux dire que j'ai été servie (aussi)par la chance et par le fait d'avoir suivi l'enseignement d'un excellent professeur à Montpellier en prépa.
Je rejoins Guillaume sur la question de l'organisation des oraux à Paris. Pourquoi des oraux parisiens ? Les épreuves ne pourraient-elles être organisées chaque année dans une ville différente ?
Je présenterai l'interne à la session 2015 pour la première fois et je crois vraiment que le travail personnel est ce qui est le plus déterminant. Ne perdons pas de temps avec des polémiques. Bon travail à tous et à toutes !




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